
En Allemagne, une vaste étude sur la langue montre que les jeunes laissent tomber certaines formules classiques, sans forcément renoncer à la politesse.
Une équipe de linguistes allemands vient bousculer une idée bien ancrée : non, les jeunes ne seraient pas automatiquement plus mal élevés parce qu’ils disent moins « s’il vous plaît » ou « merci ». Leur travail, présenté par le quotidien allemand WELT, montre que la politesse se transforme plutôt qu’elle ne disparaît.
Une étude XXL sur la façon de parler dans les pays germanophones
Les résultats viennent du projet « Variantenpragmatik des Deutschen » (VariPrag), mené à la Freie Universität Berlin et à l’université de Bielefeld. Les chercheurs s’intéressent à la manière dont les personnes s’expriment dans l’espace germanophone (Allemagne, Autriche, Suisse), en particulier pour les demandes, les réclamations ou les formes d’adresse.
Pour une récente sous-étude consacrée à la manière d’interpeller quelqu’un, publiée dans la revue scientifique internationale Languages, plus de 3 000 personnes ont répondu à un questionnaire en ligne. Elles devaient réagir à des scènes de la vie quotidienne : expliquer comment elles s’adresseraient à un inconnu, comment elles demanderaient un service ou comment elles formuleraient une critique.
Les données montrent que les jeunes modifient leurs codes de politesse, sans se contenter de « moins bien parler ».
Les réponses ont ensuite été analysées génération par génération, pays par pays. Les linguistes ont observé les mots choisis, la présence ou non de « formules de politesse » classiques, mais aussi le recours à d’autres moyens plus subtils pour adoucir une demande.
Moins de « s’il vous plaît », mais d’autres façons de rester poli
Un chiffre a particulièrement retenu l’attention en Allemagne. Les participants d’environ 30 ans utilisent l’équivalent de « s’il te/vous plaît » dans moins d’un quart des demandes étudiées. Les 70 ans, eux, y ont recours quasiment deux fois plus souvent.
À première vue, cela donne l’impression d’un effondrement de la politesse. Les chercheurs ne partagent pas ce diagnostic. Ils constatent que les plus jeunes ne renoncent pas à atténuer leurs demandes, ils le font autrement.
Au lieu du traditionnel « s’il te plaît », ils mobilisent davantage de petits mots ou tournures qui rendent la phrase moins brutale. En allemand, l’usage de « peut-être » dans une demande joue ce rôle d’adoucisseur. L’équivalent français serait un glissement entre :
- « Explique-moi ça. »
- « Tu peux m’expliquer ça, peut-être ? »
- « Tu pourrais m’expliquer ça rapidement ? »
Ces formulations créent davantage de marge de manœuvre pour la personne à qui l’on s’adresse. La phrase paraît moins impérative, même sans l’incontournable « s’il te plaît » appris dans l’enfance.
Être poli ne passe plus uniquement par un mot magique, mais par l’ensemble de la tournure de phrase.
Les chercheurs soulignent aussi le poids du contexte : une même demande peut sembler cordiale entre amis et sèche dans un échange professionnel, même si les mots sont identiques. Le ton, la relation entre les personnes et la situation jouent un rôle central.
Tutoiement, vouvoiement : un fossé entre générations
Autre constat fort de l’étude allemande : le tutoiement progresse nettement chez les jeunes adultes. « Nos données montrent clairement : les jeunes tutoient plus souvent que les plus âgés », explique la linguistique Janel Zoske, de la Freie Universität Berlin, citée par WELT.
La spécialiste précise que l’âge de l’interlocuteur reste déterminant. Les répondants adaptent leur manière d’interpeller selon qu’ils s’adressent à quelqu’un de plus jeune, du même âge ou nettement plus âgé.
Pour les chercheurs, le tutoiement n’est donc pas forcément un signe de manque de respect. Il est devenu, dans certains milieux, la norme entre adultes, en particulier dans les environnements numériques ou créatifs. Ce basculement peut toutefois heurter des personnes plus âgées, pour qui le vouvoiement reste une marque essentielle de distance respectueuse.
Le « tu » qui dérange : le phénomène du « tu de proximité »
L’étude met également en lumière des variations entre pays. En Suisse, il est courant de saluer quelqu’un en prononçant son prénom : une sorte de « Salut, Julie ! ». En Allemagne et en Autriche, les locuteurs penchent davantage vers un « Salut, toi », sans nom.
Les linguistes ne considèrent pas pour autant que les Suisses seraient plus polis. L’usage du prénom relève simplement d’une convention locale : un petit rituel de proximité, intégré dans les habitudes.
Dans les données suisses, une autre formule apparaît souvent en tête de phrase : un « Tu, … » posé avant la demande. Un peu comme un « Tu, dis… » en français, placé systématiquement au début. Cet usage ne plaît pas à tout le monde.
Dès 1991, le linguiste Kretzenbacher ironisait sur ce qu’il appelait le « tu de proximité » : selon lui, on se sent « constamment poussé du coude » et on finirait presque par « en avoir des bleus ». Cette remarque illustre à quel point une même tournure peut être perçue comme chaleureuse dans un pays et intrusive dans un autre.
La politesse apparaît comme un ensemble de conventions sociales mouvantes, plutôt qu’une liste de règles gravées dans le marbre.
« Poli » pour qui ? La perception compte autant que les mots
Pour les responsables du projet VariPrag, aucune formule ne garantit mécaniquement la politesse. Henrik Discher, linguiste à la Freie Universität Berlin, le rappelle dans WELT : les données révèlent des schémas d’expression, mais pas une mesure directe du degré de politesse.
Selon lui, l’effet d’une demande dépend avant tout de la manière dont la personne visée la reçoit. Un « tu peux m’expliquer » sans « s’il te plaît » peut passer très bien entre collègues proches, et être ressenti comme abrupt dans une relation hiérarchique ou avec un inconnu.
Les chercheurs insistent sur le caractère évolutif de ces normes. Ce que les plus âgés considèrent comme naturel peut paraître guindé à une génération plus jeune. À l’inverse, les tournures jugées détendues par les 30 ans peuvent sembler brutales à leurs parents ou leurs grands-parents.
| Élément étudié | Tendance chez les plus jeunes | Réaction fréquente des plus âgés |
|---|---|---|
| Usage de « s’il vous plaît » | Moins fréquent | Impression de relâchement des bonnes manières |
| Tutoiement | Beaucoup plus courant | Perçu parfois comme trop familier |
| Mots adoucisseurs (« peut-être », « tu pourrais ») | Très utilisés | Moins remarqués que les formules classiques |
Ce que cela dit de la politesse linguistique en France
Les travaux cités par WELT portent sur l’allemand, mais plusieurs tendances trouvent un écho en France. Les mêmes débats traversent les familles, les entreprises et les réseaux sociaux : « On ne dit plus bonjour », « le tutoiement s’impose partout », « les jeunes ne savent plus parler correctement ».
En France, le vouvoiement reste la norme dans l’administration, chez les commerçants avec les clients qu’ils ne connaissent pas, ou dans beaucoup de contextes professionnels. Le tutoiement gagne cependant du terrain dans les start-up, les milieux culturels ou sportifs, et bien sûr en ligne.
Comme en Allemagne, les francophones multiplient aussi les petits moyens d’adoucir leurs demandes :
- emploi du conditionnel (« vous pourriez », « tu voudrais bien ») ;
- tournures indirectes (« est-ce que ce serait possible de… ») ;
- ajout de temps (« quand tu auras un moment ») ;
- ou encore justification rapide (« si ça ne t’embête pas », « si tu as cinq minutes »).
Les formules très codifiées apprises à l’école (« s’il vous plaît », « je vous remercie par avance ») coexistent donc avec un ensemble de stratégies plus souples, très présentes à l’oral et dans les messages écrits informels.
En France comme en Allemagne, la politesse dépend de l’ajustement au contexte bien plus que de la répétition de formules figées.
Comment les codes changent dans la vie quotidienne
Pour un lecteur français, l’étude relayée par WELT met en lumière des situations familières. Au travail, par exemple, beaucoup de jeunes salariés tutoient spontanément leurs collègues de même âge, tout en vouvoyant leur responsable. À l’inverse, certaines entreprises instaurent le tutoiement généralisé, ce qui peut mettre mal à l’aise des employés plus âgés.
Dans les familles, les échanges par messagerie reflètent aussi cette évolution. Un simple « Tu peux m’envoyer le document ? » sans « s’il te plaît » passe souvent très bien entre frères et sœurs. La même phrase adressée à un oncle ou une tante sera interprétée différemment.
Les réseaux sociaux, eux, favorisent des formes brèves, où les marques explicites de politesse se raréfient. Là encore, cela ne signifie pas forcément un manque de respect, mais un ajustement permanent aux codes du groupe : beaucoup de jeunes considèrent qu’un ton trop cérémonieux sonne faux dans une conversation numérique.
Ce que révèlent ces recherches sur nos relations
Les linguistes cités par WELT rappellent que la politesse linguistique n’est pas une simple question de bonnes manières individuelles. Elle reflète l’évolution des rapports sociaux : hiérarchies moins rigides, frontières plus floues entre sphère privée et professionnelle, généralisation des échanges en ligne.
Pour les parents ou les enseignants, ces résultats invitent à distinguer deux choses : l’apprentissage de marques de respect minimales, utiles dans toutes les situations, et la prise en compte de normes langagières qui bougent selon les âges, les milieux et les pays.
Une demande formulée sans « s’il vous plaît » n’est pas automatiquement un manque d’éducation. Les travaux menés en Allemagne montrent que la véritable question devient : la personne visée se sent-elle respectée ou pas ? Les jeunes générations multiplient les nuances grammaticales et lexicales pour répondre à cette attente, même lorsqu’elles s’éloignent des formules que leurs aînés considèrent comme indispensables.

Je suis Pauline Roussel, journaliste culinaire et consultante en arts de la table depuis plus de quinze ans. Diplomee en management de l’hotellerie-restauration a l’Institut Paul Bocuse et ancienne critique gastronomique pour un guide regional Gault&Millau, j’ai explore cuisines de terroir et tables etoilees. Mon travail m’a menee des bistrots parisiens aux auberges familiales italiennes, avec une attention particuliere pour le lien entre gastronomie, voyage et art de recevoir a la maison. Je partage ici mes experiences concretes, mes methodes d’organisation et mes adresses preferees pour aider chacun a cuisiner mieux et accueillir avec confiance.
L’article Les jeunes disent de moins en moins « s’il vous plaît » et « merci » : ce que des linguistes ont découvert change tout sur la politesse est apparu en premier sur Keops-ingenierie.fr.