La fille de Charles Darwin avait un passe-temps très étrange : la chasse aux champignons phalliques, qu’elle brûlait en secret

Dans l’Angleterre rurale du début du XXe siècle, Henrietta Darwin menait une traque singulière au cœur des sous-bois.

Près du village anglais de Gomshall, au sud-ouest de Londres, la fille aînée de Charles Darwin parcourait les bois avec un panier et un bâton. Le magazine scientifique américain Popular Science raconte comment cette femme cultivée et proche collaboratrice de son père recherchait un champignon à l’odeur nauséabonde, avant de le faire disparaître loin des regards.

Une chasse menée à l’odeur

Henrietta Darwin, devenue Henrietta Litchfield après son mariage, repérait sa cible grâce à son parfum particulièrement reconnaissable. Le champignon en question, appelé phallus impudique, dégage une odeur de chair en décomposition. Sa forme allongée et son revêtement visqueux n’étaient pas non plus du goût de cette Britannique née en 1843.

Après l’avoir arraché du sol, elle le rapportait chez elle pour le brûler avant que quiconque puisse le voir. À sa jeune nièce Gwen Raverat, Henrietta avançait une justification teintée d’ironie : ce champignon risquait de corrompre les mœurs, voire la santé, des domestiques de la maison.

Henrietta Darwin transformait la recherche de ces champignons en activité familiale insolite, entre plaisanterie, dégoût et croyances de son époque.

Gwen Raverat a relaté ces épisodes dans ses mémoires autobiographiques consacrés à la famille Darwin. Elle y dépeint une tante excentrique, mais profondément aimée. Pour les enfants de la famille, ces expéditions ne relevaient pas seulement d’une pruderie victorienne : elles illustraient aussi l’énergie et la curiosité intarissable d’Henrietta.

La collaboratrice méconnue de Charles Darwin

L’image de la chasseuse de champignons ne doit pas masquer son rôle intellectuel. Henrietta était la troisième fille de Charles Darwin et la première de ses filles à survivre à la petite enfance. Elle a grandi dans une maison où les discussions scientifiques occupaient une place centrale.

À la fin de sa vingtaine, elle relisait et corrigeait les manuscrits de son père. Elle a notamment travaillé sur La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, ouvrage dans lequel Charles Darwin appliquait sa théorie de l’évolution à l’espèce humaine.

Dans une lettre de 1870, son père lui écrivait : « Tu m’as rendu un véritable service ; mais, par Jupiter, tu as dû travailler dur et tu as maîtrisé mon manuscrit de fond en comble. Tout cela est clair comme le jour. »

Après la publication du livre, en 1871, Charles Darwin lui adressa un autre hommage. « Plusieurs critiques parlent du style clair et vigoureux. Or, je sais tout ce que je te dois à cet égard », lui confia-t-il. Il lui proposa alors un cadeau d’une valeur de 20 ou 30 livres sterling, une somme que la spécialiste Alison Pearn, ancienne directrice adjointe du projet de correspondance Darwin, jugeait considérable pour l’époque.

Des femmes aussi présentes dans les échanges scientifiques

Selon Alison Pearn, Henrietta Darwin a réellement contribué aux travaux de son père. L’historien John van Wyhe, directeur d’une vaste collection numérique consacrée aux écrits privés et aux manuscrits de Charles Darwin, invite à ne pas réduire les femmes victoriennes à des stéréotypes.

Dans les familles aisées et instruites, nombre d’entre elles participaient à la préparation de textes, aux débats et à la circulation des connaissances. Chez les Darwin, les femmes prenaient part aux conversations savantes autant que les hommes, selon Alison Pearn.

  • Henrietta corrigeait des manuscrits majeurs de Charles Darwin.
  • Elle a participé plus tard à l’autobiographie de son père, publiée en 1887.
  • Elle a aussi préparé une édition de lettres de sa mère, publiée en 1904.
  • Elle partageait volontiers des textes scientifiques avec de jeunes femmes de son entourage.

Pourquoi ce champignon suscitait-il autant de malaise ?

Le phallus impudique est connu des naturalistes depuis longtemps. Carl von Linné lui a attribué son nom scientifique en 1753. Son appellation renvoie explicitement à sa silhouette, jugée obscène dans de nombreuses sociétés européennes.

Cette espèce présente deux caractéristiques étonnantes. Elle apparaît d’abord sous la forme d’un œuf blanchâtre. À l’intérieur, les tissus du futur champignon restent comprimés. Dès qu’ils absorbent suffisamment d’eau, ils se déploient très rapidement.

Le mycologue Nik Money compare ce mécanisme à un instrument à soufflet : les structures sont déjà présentes et attendent seulement l’humidité nécessaire pour se déployer. Cette poussée peut être très puissante. D’après lui, un spécimen enfermé dans un bocal fermé peut même briser le verre en grandissant.

Son autre singularité concerne la dissémination de ses spores. Beaucoup de champignons les libèrent dans l’air. Le phallus impudique les concentre dans une matière visqueuse et odorante. L’odeur attire des insectes, qui consomment cette substance et participent ensuite au transport des spores.

L’odeur insupportable du phallus impudique n’est pas un défaut : elle constitue un moyen de reproduction en attirant les insectes.

Des croyances entre maladie, diable et fertilité

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, ce champignon a nourri des récits populaires très variés. Dans certaines régions d’Europe, on l’associait au diable, à la maladie ou à un danger moral. Ailleurs, notamment dans certaines zones germaniques et dans les Balkans, sa forme était liée à la fertilité et à des usages aphrodisiaques.

Ces interprétations s’inscrivaient dans une vieille croyance médicale appelée « doctrine des signatures ». Cette idée, héritée de l’Antiquité grecque et développée dans l’Europe moderne, supposait que la forme d’une plante révélait l’usage que Dieu lui aurait destiné. Un végétal rappelant une partie du corps était ainsi parfois considéré comme apte à la soigner.

Henrietta Darwin connaissait vraisemblablement les histoires grivoises et inquiétantes attachées au champignon. Sa nièce précise pourtant qu’elle le faisait surtout par amusement. La prétendue protection des domestiques servait aussi de prétexte à cette chasse menée avec malice.

Le phallus impudique en France

Le phallus impudique pousse également en France. Il peut apparaître dans les bois, les haies, les jardins riches en matière organique ou à proximité de bois en décomposition. Son odeur suffit souvent à signaler sa présence avant même qu’il soit visible.

Pour les promeneurs, ce champignon n’appelle pas la panique. Son aspect et son odeur peuvent surprendre, mais ils correspondent à son mode de dissémination. Il vaut mieux éviter de le manipuler inutilement, surtout lorsqu’on ne connaît pas précisément les espèces rencontrées en forêt ou dans un jardin.

La cueillette des champignons exige toujours de la prudence. Des espèces différentes peuvent se ressembler à certains stades de leur croissance, notamment lorsqu’elles sortent encore de leur enveloppe en forme d’œuf. En cas de doute, l’avis d’une association mycologique locale ou d’un pharmacien formé à l’identification des champignons reste préférable avant toute consommation.

Une excentricité restée dans les mémoires

Les proches d’Henrietta Darwin ne la réduisaient pas à cette traque étrange. Gwen Raverat évoquait son immense intérêt pour tout ce qui l’entourait, sa vitalité et son affection. « Nous riions tous d’elle et nous l’adorions tous », écrivait-elle.

Henrietta Litchfield a ainsi laissé deux images durables : celle d’une lectrice rigoureuse, capable d’améliorer les écrits d’un des scientifiques les plus célèbres de son siècle, et celle d’une femme qui arpentait les sous-bois anglais pour traquer des champignons jugés trop indécents pour rester en vie.

Je suis Pauline Roussel, journaliste culinaire et consultante en arts de la table depuis plus de quinze ans. Diplomee en management de l’hotellerie-restauration a l’Institut Paul Bocuse et ancienne critique gastronomique pour un guide regional Gault&Millau, j’ai explore cuisines de terroir et tables etoilees. Mon travail m’a menee des bistrots parisiens aux auberges familiales italiennes, avec une attention particuliere pour le lien entre gastronomie, voyage et art de recevoir a la maison. Je partage ici mes experiences concretes, mes methodes d’organisation et mes adresses preferees pour aider chacun a cuisiner mieux et accueillir avec confiance.

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